Quand j’étais en Inde, j’ai eu un gros chagrin. A la fin de l’avant dernière semaine de formation, une de mes pratiques ne s’est pas passée comme je l’espérais : je n’ai pas réussi à tenir une posture que je suis normalement supposée tenir « facilement » et qui ne doit pas représenter de difficulté majeure pour moi. Un événement finalement tout à fait anodin et très commun dans la vie d’un(e) yogi(ni) mais qui dans son contexte a pris des proportions énormes. A une semaine de devenir professeure, je ne peux plus faire une posture que je vais devoir enseigner.

Je rentre bouleversée de cette pratique dans ma chambre, je m’assois et je pleure toutes les larmes de mon corps. C’est plus fort que moi. Je ne pleure pas parce que je n’ai pas « réussi » ou parce que je n’ai pas été « bonne », ce n’est pas un chagrin d’égo, c’est autre chose. Je pleure parce que depuis un mois je me lève et me couche le cœur plein de nouvelles connaissances et d’amour pour le yoga, que je pratique et apprends avec conscience en pensant à mes futurs élèves à chaque minute. Même quand j’ai mal, même quand je suis épuisée et qu’il est temps de rentrer à Paris je pense à vous et je continue.

À chaque pratique j’écoute mon corps et j’expérimente les sensations que vous ressentirez, je cherche les mots pour les décrire, pour vous aider à mon retour à les sentir à votre tour, dans votre corps. J’apprends avec curiosité et pose les questions pour savoir ce que nous pourrons faire ensemble pour soulager vos bobos et ces vilaines blessures qui vous incommodent. Et comment je corrige une personne petite, une personne grande, âgée, jeune, ronde… parce que je ne sais pas à quoi vous ressemblez, mais je veux vous aider. J’imagine tous vos corps, tous vos maux. J’essaye de devenir une meilleure personne pour vous. Et je suis là, à la fin de cette pratique et je n’ai pas réussi à tenir cette fichue posture. Et si je n’étais pas à la hauteur pour vous ? Je me demande si je peux vraiment devenir enseignante puisque je n’arrive pas à tenir cette posture. J’ai peur de ne pas avoir les capacités de vous transmettre le yoga et mon cœur se brise à l’idée de ne jamais vous rencontrer.

Je me revois dans ma chambre, assise sur mon lit à pleurer pour vous alors que je ne vous connais même pas. Le vélo dans la tête pédale à toutes vitesse et les doutes s’installent. Mes amies en formation avec moi s’inquiètent, me rejoignent et je leur explique. Elles sourient doucement et me disent que c’est justement pour ça que je vous enseignerai le yoga. Je ne vous connaissais pas et je me souciais déjà de vous. J’ai tellement d’amour pour le yoga et la transmission que l’idée de ne jamais pouvoir le faire m’a fait fondre en larmes.

Alors voilà, c’était un gros chagrin. Un moment de doutes qui est arrivé à la fin de la troisième semaine alors que j’avais pratiqué 195h en 3 semaines, que mes genoux étaient tellement usés que je ne pouvais plus les plier, que je vivais à 9500 km de ma maison et de ceux que j’aime et il a fallut une toute petite posture pour réveiller en moi la professeure que je suis. Le pouvoir des asanas et du yoga….

On dit parfois que l’on a conscience de la valeur de ce que l’on aime au moment de le perdre, et bien moi à l’idée de vous perdre, j’ai bien cru qu’on m’enlever un bout de ma vie, sans exagération. Et lorsque l’on m’a remis ma certification et que mon professeur m’a regardée droit dans les yeux en me disant « Please keep teaching », je ne sais même pas comment j’ai fait pour ne pas pleurer de joie. Voilà pourquoi j’enseigne le yoga.

Après ce moment là, je me suis dit que je vous aimais si fort et que j’étais si reconnaissante du cadeau qu’est d’enseigner le yoga, que je vous écrirai une lettre à vous mes élèves et à vous mes futurs élèves, pour vous promettre d’être la meilleure professeure possible, pour vous.
Depuis ce moment là, je veux vous promettre de toujours me soucier de vous et de vous enseigner le yoga avec respect et conscience, de vous transmettre ce que je connais et d’apprendre ce que je ne connais pas, pour vous l’apprendre ensuite. Je serai toujours élève et pratiquante dans l’humilité pour ensuite être votre professeure et être plus accomplie.

Je vous promets de vous demander comment vous allez avec sincérité, et de tout faire pour que votre tapis soit votre sukha, votre espace heureux et bienveillant où vous pourrez retrouver. Je vous promets de vous border en savasana quand vous aurez froid en fin de séance, de masser vos tempes avec douceurs et bienveillance, et de toujours chercher les mots et les mouvements qui vous feront du bien. Je vous promets d’être rigoureuse, sérieuse avec le yoga mais de ne jamais me prendre au sérieux, d’avoir toujours une petite blague pour vous détendre quand l’effort est intense. De toujours vous enseigner avec humilité et bienveillance, de vous dire des mots gentils pour vous encourager, de vous corriger consciencieusement et parfois quand il le faudra, d’être droite et ferme. Je vous promets d’observer votre progression sans jugement ni impatience et avec toujours, une sincère gratitude.

Je vous promets aussi de toujours apprendre de vous, et ma première leçon je l’ai reçue le jour de ce gros chagrin, de quelqu’un qui est désormais mon élève et qui m’a rappelé quelque chose que je répète souvent. La beauté du yoga et d’une posture, c’est qu’on a beau la répéter tous les jours, elle ne sera jamais la même. On ne l’exécutera pas toujours de la même manière, et elle ne nous fera pas ressentir la même chose. Les postures sont là pour nous aider à mieux nous connaître et à mettre des mots sur les sensations et les libérer, à comprendre la personne que l’on est au moment de la pratique et mieux vivre nos émotions parfois brouillées par le mental. C’est pourquoi une posture n’est jamais vraiment « acquise » et même lorsqu’elle est maîtrisée et connue, elle ne l’est jamais vraiment. Voilà ce qu’il s’est passé avec cette posture que je n’ai pas pu faire. Elle était là dans cette forme, pour m’aider à ressentir mes doutes, les surmonter, et me sentir professeure. Et naturellement, je l’ai refaite un grand nombre de fois depuis, et tout va bien. Et quand bien même cela n’irait pas, j’ai retenu la leçon de mon élève…

Alors voilà mes chers (futurs) élèves, maintenant que j’enseigne, sachez que vous me faites vivre des moments merveilleux et que j’ai hâte de vous retrouver chaque fois sur le tapis et que vous remplissez mon cœur d’amour et de bonheur par votre simple présence. Je ressens pour vous une bienveillance maternelle qui me fait vibrer, même si je ne suis pas mère, même si parfois vous êtes bien plus âgés que moi, que je ne vous connais même pas personnellement, que je ne sais pas ce qu’il se passe dans vos vies. Je n’ai pas les mots pour décrire la fierté que je ressens quand je vois votre implication pendant la pratique et la gratitude en moi quand je vois vos visages apaisés à la fin de la séance.

Merci à tous pour votre présence et votre confiance sur le tapis.