Yoga & Argent : peut-on faire du business quand on est spirituel?

Quand je rencontre quelqu’un pour la première fois et qu’il apprend que je suis prof de yoga, dans le top 3 des questions récurrentes il y a :

1. « ça doit être zen à la maison non? »
2. « t’es souple? »

Et enfin …

3. « Et sinon…. ça va, tu gagnes ta vie, c’est pas trop galère? » OU l’option plus optimiste « ça va, tu dois bien gagner ta vie vue comme c’est à la mode le yoga, non?  »

De façon générale, dans notre société, il y a une sorte de paradoxe qui règne lorsque l’on parle d’argent. Certains sont fiers d’avoir de l’argent, en font même parfois un but dans leur vie ou aime à le montrer en achetant de grosses voitures, de grosses maisons, des signes extérieurs de richesse. Gagner de l’argent incarne pour certains la réussite, pour d’autres le pouvoir, l’abondance ou encore la sécurité. Et puis il y a ceux pour qui, peut être du fait de notre héritage chrétien, gagner de l’argent c’est mal. Vous avez peut être vous aussi des gens dans votre entourage qui disent « oh c’est des gens biens, ils ont de l’argent mais ils ne le montrent pas ».. mais pourtant, qui ont envie que leurs enfants aient un CDI et soient de préférence cadre sup’, et propriétaire d’une maison.

Et alors, comment ça se passe quand on est prof de yoga?
Quand on est prof de yoga, c’est souvent encore plus le bor*el. En plus d’être soumis aux mêmes jugements sociétaux de « c’est bien d’avoir de l’argent mais faut pas le dire, pas le montrer mais quand même peut être le montrer mais sans être tape à l’oeil… parce que « l’argent ne fait pas le bonheur »» de Monsieur et Madame tout le monde, vous avez la terrible épée au-dessus de votre tête d’être quelqu’un de SPI-RI-TUEL.

Bah oui. Se voir attribué l’étiquette de « spirituel » parce que votre activité, l’enseignement que vous transmettez / pratiquez sont spirituels vous fait partir dans la vie avec un certain nombre de bagages. De la même manière qu’à la maison ça doit être zen parce qu’il est vrai que Nadi shudi détend le système nerveux et que vous guidez de belles méditations avec une voix douce, vous avez le privilège d’être comblé d’un tel bonheur que ce que vous faites, ça n’a pas de prix : vous vous transmettez la spiritualité.

La spiritualité. Le yoga. Transmettre. Partager son énergie et en recevoir en retour. Accueillir les gens dans une pièce et les faire en ressortir 1h15 plus tard le sourire aux lèvres, le visage apaisé et détendu. Prof de yoga, ce métier fabuleux qui vous comble de bonheur. Rudement vrai. Quel bonheur. J’adore mon métier, j’adore mon activité, j’adore mes élèves. Je le répète à qui veut l’entendre et ça de manière encore plus récurrente que l’on me demande « alors comme ça t’es souple? ».

Mais. Est-ce que j’ai le droit de gagner de l’argent en faisant ce que je fais ?

Enseigner le yoga est mon travail. Rien que dans cette phrase, sentez l’opposition. Le travail, étymologiquement instrument de torture et la yoga, ça colle mal hein?
Nous sommes tellement habitués à avoir un travail qui nous est pénible, fatiguant, de voir les gens galérer à faire un métier qui leur coûte qu’il nous est parfois difficile d’accepter qu’en plus de faire quelque chose que l’on aime et qui nous épanouit quotidiennement, on va en retirer de l’argent. C’est un peu le profil de ces gens qui disent : « je travaille 70h par semaine, mais l’ambiance est bonne au bureau avec mes collègues, j’adore mes clients, j’adore mes projets et on a le petit déj’ offert le vendredi donc c’est pas grave si on me paye mal» mais puissance 10.000. On t’offre déjà TELLEMENT que tu te tais, et c’est pas grave si tu gagnes mal ta vie, « parce qu’on peut pas tout avoir dans la vie » ou comme dirait ma grand mère « c’est déjà une chance d’avoir un travail ».  Et bien toi, tu es prof de yoga, tu te lèves le matin heureux, tu rentres satisfait de ta journée de travail et t’es souple, donc tu vas pas EN PLUS gagner de l’argent et t’enrichir.

Au-delà de nous affliger notre propre culpabilité d’être heureux et d’avoir la possibilité de vivre de notre passion, notre passion est spirituelle. On gagne de l’argent en transmettant quelque chose de plus grand, qui nous dépasse. On transmet des connaissances, on transmet de l’énergie, nos croyances, nos valeurs. Est-ce que ça se monnaye ? Et si oui, comment ? Combien? Et est-ce que c’est éthique de gagner de l’argent grâce à la spiritualité?

Vous ouvrez votre activité de prof de yoga. En plus du challenge de trouver une salle / des créneaux / des élèves et tout le bazar, allez donc établir vos tarifs, bonjour le casse-tête. Alors vous cherchez ce que dit le yoga sur l’argent. Patanjali aurait dû écrire en pensant à nous, pauvres enseignants occidentaux en 2017, une sutra synthétique qui aurait clairement dit « quelque soit le style de yoga que tu enseignes et comment tu l’enseignes, tu peux éthiquement faire payer XX € le cours », une sorte de grille tarifaire, ça nous aurait bien facilité la tâche. Hélas, il ne l’a pas fait. Au lieu de ça, on lit entre les lignes et on interprète selon nos propres valeurs, des choses qu’on trouve à droite à gauche : comme ligne de conduite on trouve santosha (le contentement), tapah (l’austérité), et puis dans les « buts » de la vie… artha (la richesse, la possession).

On fait un peu ce qu’on peut pour vivre moralement, éthiquement, en accord avec les personnes que nous sommes (dharma) et nous plaçons donc le curseur de nos revenus où nous le souhaitons. Mon choix, qui n’est pas une vérité mais MON interprétation personnelle est le suivant : j’établie en conscience des tarifs qui me permettent de vivre avec ma famille confortablement mais sans faste (tapah), et j’apprécie ce confort (santosha) et les plaisirs (kama) auxquels il peut me donner accès pour la raison suivante : je veux que mes tarifs permettent de me procurer le confort qui m’est nécessaire MAIS qu’ils permettent également au plus grand monde de venir à mes cours car personne sous prétexte d’être démuni ne devrait être privé des joies du yoga s’il en a envie; que les personnes qui ont de l’argent payent, mais que ceux qui n’en aient pas puissent payer moins ou autrement (j’entends : échange de compétences, troc etc.). Et si un jour, mon enseignement sincère du yoga me couvre d’or en respectant les règles que j’ai établi en conscience, et bien je l’accepterai avec GRAND plaisir.
Bien sûr, il y aura des profs qui vous diront autre chose que moi, qui me trouveront trop chère ou pas assez chère, juste ou pas juste, qui diront que j’ai bien interprété ou mal interprété. Comme je l’ai dit, à chacun sa vérité.

Combien ça devrait coûter le bien être?
Le bien être, se sentir heureux, se sentir bien dans son corps et dans sa tête, ça n’a de prix. Tout est dit dans cette phrase : ça n’a pas de prix et donc ça pourrait soit valoir tout l’or du monde, soit être gratuit.
Alors souvent, on est obligé de se justifier, de justifier nos tarifs, de faire face à des personnes qui vont vouloir négocier des choses qu’on a établi nous en conscience, avec sincérité, avec amour pour le yoga. Assez régulièrement, des personnes essayent de faire baisser le prix, de négocier, puisque ce n’est pas matériel et qu’en échange de l’argent qu’ils dépensent, ils ne reçoivent pas un objet. Et comme vous êtes quelqu’un de spirituel, vous n’avez pas besoin d’argent, vous êtes au-dessus du monde matériel. Et comme vous êtes spirituel, vous êtes généreux, et vous êtes donc supposé accepter qu’EUX aient besoin de payer moins cher et que VOUS vous soyez payé moins cher. Vous avez également le syndrome des personnes qui vous annoncent en fin de cours qu’ils n’ont pas leur porte monnaie pour vous régler et vous payent des semaines en retard. Comme s’ils allaient acheter leur baguette sans leur porte monnaie ?! Quand à vous, être spirituel, vous vous nourrirez de votre spiritualité et de prana en attendant de faire les courses et de remplir le frigo. Ou encore les gens pour qui enseigner le yoga ce n’est pas un « vrai » travail…

C’est un peu rude au début de se lever pour affirmer la valeur de ses cours car enseigner touche à quelque chose de très personnel et très intime, à un métier d’amour. Les gens pour qui leur séance de yoga, ça n’a pas de prix, dans l’autre sens du terme existent également, et sont là pour vous rappeler toutes les raisons pour lesquelles vous aussi, vous méritez votre gagne pain. Ils feront tout pour payer votre séance au juste prix, à l’heure, et avec la même sincérité que vous exercez votre métier. Et puis quand bien même un jour ils oublieraient leur porte monnaie et payeraient en retard… Ils s’investissent dans leur pratique, et ils investissent financièrement dans leur pratique de yoga car pour eux c’est s’offrir beaucoup d’amour envers eux-même. Ils sont souvent ceux qui diront que prendre soin d’eux est une priorité, et à qui ça ne « coûte » pas tant que ça que de dépenser de l’argent pour du yoga plutôt qu’autre chose.

Peut-être qu’au final, avoir le pouvoir, ce n’est pas tant avoir beaucoup d’argent, mais d’avoir la possibilité de l’investir dans les choses qui portent nos valeurs ? Alors pourquoi pas la spiritualité, le bien être, et le yoga  ?

Et pour ENFIN répondre aux questions existentielles liées au yoga :

1. A la maison c’est zen, mais ça dépend des jours. (et du temps passé devant la playstation et les matchs de foot…)

2. Vaut mieux pouvoir toucher ses pieds pour enseigner le yoga, mais ça requiert surtout BEAUCOUP de souplesse d’esprit 😉

3. Il y a autant de réponse à cette question qu’il y a de prof de yoga !